Remonter le fil
Les dernières gouttes du liquide jaunâtre étaient devenues presque pâteuses à force de tournoyer dans la chope en bois lustré. Boire seule. Elle n’aurait jamais imaginé finir comme ça, attachée par la loi à un destin de chair à canon, condamnée à œuvrer pour les intérêts de personnes qui n’ont que faire des petites gens. Une arme à usage unique et longue durée, sans volonté, sans pensée. La fraîcheur du vent dans ses cheveux alors que Grisaille dévorait les plateaux montagneux n’était qu’un fin pansement sur la plaie béante de son histoire. Surtout depuis l’arrivée de Rodrick. Son nouveau supérieur incarnait tout ce qu’Haleth détestait chez les hommes. Une médiocrité profonde doublée d’un manque de discernement et d’un sentiment d’être au centre de toute chose. Elle était contente pour Marcina, qui avait repris la lieutenance du régiment de cavalerie, mais sa proximité chaleureuse et sa sincérité crue manquaient cruellement.
Erwin avait semblé la comprendre. Lui aussi, abîmé par la folie avare des hommes. Lui aussi, privé de sa chair et de son essence par des brigands à l’appétit nauséabond. Lui aussi animé par une soif de justice, de vengeance… de violence ? Peu importait. Haleth s’était depuis longtemps résignée, et son entrée dans les corps tenait plus de la survie que de la détermination. La piste qui menait aux meurtriers de son enfant s’était refroidie avec le temps. Et, alors qu’elle s’aguerrissait, ses espoirs de les retrouver un jour s’étaient gommés au rythme des bleus et des courbatures accumulées à l’entraînement.
Mais Erwin avait changé les choses, elle n’était plus seule. Et les torts infligés à son camarade avaient rallumés la flamme de sa propre détermination. Et ce soir, il fallait qu’elle s’assure de quelque chose. Trop longtemps avait elle attendu. Même si l’alcool usait ses sens et ses gestes, l’archère était venu y trouver le courage de transgresser et de confronter. Un remède abject aux effets rassurants. Ironique.
Elle balaya la pièce d’un œil trouble. Haleth n’aimait pas particulièrement les lieux de socialisation, mais l’auberge de la comète avait une atmosphère avinée et suante qui la rendait particulièrement détestable. Pas de ciel, pas d’air, pas de nature. La déchéance de l’Empire incarnée. Et, évidemment, sa cible était un habitué. Elle soupira, probablement d’une haleine fétide se dit-elle, et se leva.
Lazare était de bonne humeur. Eve avait craché la monnaie ce soir, et même ce loustic de Clomiro s’était fait cloué le bec par son double six. Le lascar souriait, benêt et ivre, tâtant sans retenue sa bourse nouvellement trébuchante. Il s’était autorisé un petit verre de plus. Les autres, boudeurs, avaient débarassé le plancher depuis un moment déjà. L’hydromel de l’auberge de la Comète ne valait pas celui des venelles de Middenheim, mais Lazare lui trouvait un petit goût de reviens-y mélancolique. L’esprit enivré par ses gains et l’éthanol, son regard se perdait dans le fond doré de sa choppe en fer.
Il se faisait tard, et l’idée désagréable du réveil le lendemain accompagné de l’ensemble des devoirs militaires rappela le vaurien à ses sens. Ces insidieux et nouveaux principes avaient mis du temps à s’insinuer dans les méandres pétrifiés de son esprit. Les responsabilités, d’abord désagréables, avaient à l’insu de Lazare remplacé certaines craquelures véreuses par un enduit solide de camaraderie et de confiance. S’il était encore méfiant de ce nouveau sentiment, il commençait à s’en accommoder et même, sans oser le dire, à s’en satisfaire. Le devoir appelait et, si le lendemain allait être douloureux, c’est avec un rictus satisfait que le soldat claqua les quelques pièces de son ardoise sur le comptoir lustré.
« Encore à faire la fermeture, mon bon Lazare ?
– Faut croire qu’on s’attache quand on si bien r’çu ! Surtout après une si belle soirée, dit-il en palpant sa bourse ostensiblement.
– Ben tiens, faudra que je pense à m’octroyer un pourcentage des gains si je veux refaire l’enduit de ce taudis.
– Et pourquoi pas une taxe d’entrée pendant qu’t’y es ? Tu vas pas nous fermer le seul endroit sympathique de cette piteuse bourgade quand même ?
– Haha… On verra bien. Allez, rentre bien Lazare.
– La bonne soirée, Linde. »
L’existence de soldat avait ses avantages. Une paie honnête, de quoi boire, miser assez pour gagner un peu de sous, et même parfois se payer une petite de la Maison rosée, rue d’Ulric. En fait, de quoi profiter des quelques plaisirs offerts par la vie souterraine d’Esk. Voilà une existence qui valait son lot de dangers. Une petite guerre de temps en temps ? Pas de quoi vous effrayer un gamin des rues du Middenland, trop rusé pour crever de toute façon. Mais, en temps de paix, c’était le quignon dans la soupe. Le lard dans le choux. La goutte de liqueur dans un vin fade. Juste de quoi sourire. Et sourire, Lazare le faisait à grandes dents en remontant l’escalier pour gagner le niveau de la ruelle. Quelle douce soirée…
Les mains qui sortirent de derrière le mur alors qu’il entamait, guilleret, la dernière marche étaient bien trop rapides pour qu’il puisse réagir. On le saisit et le plaqua sur la paroi pierreuse.
« La vie sédentaire te ramollit, Lazare. »
C’était Haleth, le visage barré d’un rictus rageur et qui plaquait un couteau acéré sur sa gorge mal rasée.
« Ben tiens, cracha-t-il entre ses dents. Si c’est pas la prodige du Pâle, l’archère surdouée, et maintenant la racketteuse des rues j’imagine ? Que me vaut le plaisir de c’t’accueil chaleureux ?
– Fais pas le mariole avec tes jérémiades ! Il faut qu’on parle, toi et moi. »
La chasseresse avait le regard transi d’une sauvagerie que Lazare ne reconnaissait pas. Il n’était pas très familier avec elle, mais lors leurs interactions, surtout au temps de leur service commun dans le Fou, il s’était toujours mis dans la situation du nerveux, celui qui agresse et taquine. Se retrouver dans la position inverse lui donnait, en plus de l’inquiétude non feinte de sentir le fil contre sa peau, un sentiment désagréable de ne plus être à sa place.
« Tu peux p’têtre lâcher cette dague qui me chatouille dangereusement le gosier, pour qu’on puisse jacasser tranquille ?
– Rêve toujours. Je sais que tu sais des choses qui m’intéressent.
– Et ben, crache le morceau ! Qu’au moins tes menaces servent à quelqu’chose.
– Qu’est-ce que tu sais sur la famille Delrick ? Je sais que tu les as traqués. Et je sais surtout qu’t’es lié à eux de près ou de loin ! Depuis le premier jour je m’en suis douté, Lazare, depuis la première fois où on a croisé le fer. Ton doigt, ta voix, je sais que t’as trempé là dedans, alors me raconte pas d’histoires. »
La vaurienne s’était renseignée. Ou elle avait au moins une sorte d’intuition qui le mettait dans l’embarras. La petite bousculade autour de Marius Delrick il y a quelques années avait eu pour lui un objectif double : en plus de prouver sa bonne foi à ses nouveaux compagnons, capturer l’animal aurait permis de couvrir ses arrières. Dans son existence précédente, Lazare avait trempé dans nombre de bains puants, et l’odeur nauséabonde n’avait pas tardé à le rattraper. Mais rien de tout ça n’expliquait comment Haleth en savait autant. Il fallait la jouer fine, au moins aussi fine que le tranchant menaçant qui lacérait ses poils.
« Tu penses que tu vas m’avoir au bluff ? T’as rien sur moi, ma vieille.
– Je déconne pas, Lazare ! J’ai rien contre toi ou ce que t’as pu faire, mais je sais que t’en sais plus que tu dis. »
Elle pressa un peu plus le fil de sa lame contre sa gorge. Elle disait vrai, et vu son état, elle était prête à faire une connerie. Peut-être qu’elle pourrait être une alliée de circonstance ? À l’évidence, la cavalière avait un grief à l’encontre de ces requins de Delrick. Il pouvait au moins orienter son action.
« D’accord, d’accord ! Repose cette dague, que j’puisse parler confortablement…
– T’as intérêt à cracher le morceau.
– C’est bon, c’est bon… La vérité c’est qu’j’en sais pas tant qu’ça. Je sais même pas ce que ça peut bien t’faire mais je vais t’dire. Depuis qu’on a perdu la trace de Marius j’ai pas grand chose. J’aurais bien aimé lui fout’ le grappin d’ssus moi même, mais on s’est foirés bien finement et maintenant, disparu le bossu ! Mais y a une piste, une que j’peux pas remonter de mon chef… J’ai vaguement bossé pour les Delrick y’a longtemps. Pas en direct, hein, via des intermédiaires. Notamment un type, un receleur chez qui je livrais de la marchandise, Albeck son nom. Un vaurien dans un village un peu plus au sud, Bergsburg. L’était là d’puis un moment, il a pas trop dû bouger d’puis. J’sais pas c’qu’il t’diras, mais il connaissait des gens, des réseaux. Peut-être qu’il pourra t’en dire plus. »
Haleth le regarda avec circonspection.
« C’est du sérieux ton info, là ?
– On ne peut plus, mais je garantis pas que t’en tire quoi que ce soit. Avec ces affaires de bandits révolutionnaires, s’il a un brin de jugeote il a dû faire attention et couvrir ses arrières. Mais l’avait pas l’air d’avoir trop de jugeote justement.
– Et t’as laissé couvé ça pendant deux ans ?
– Tu sais c’que c’est, le passé, tout ça… Je pouvais pas en parler ouvertement, ça serait admettre des choses que je préfère enfouies derrière moi. Mais bon, ça tombe bien, maintenant t’es là avec ta détermination qui te pousse même à menacer un membre de l’équipe d’enquête de la garnison ! Vu qu’tu veux t’en charger tu pourras m’en causer un brin quand t’en sauras plus, hein ?
– Je me retrouve à te faire la commission en plus ?
– Disons que c’est une sorte de faveur pour que j’oublie gentiment ce que tu viens de faire ce soir, ma poulette.
– …
– J’imagine que c’est réglé de ton côté ?
– …
– J’vais prendre ça pour un oui. Tu sais où m’trouver si jamais. »
Il tourna les talons.